Le Paraguay

Cette superbe incarnation de la république paraguayenne est tirée du Portal Guarani qui propose de très nombreuses reproductions de cartes postales anciennes relatives au Paraguay. Les éditeurs dédient celle-ci à Estelle.

De nombreuses cartes anciennes du Paraguay sont accessibles en ligne. On peut relever :

Carte du Gran Chaco par le Jésuite Antonio Machoni (1733).
Source : Los pueblos originarios de América

Mappa Paraquariae par Martin Dobrizhoffer (1777).
Source : The John Carter Brown Library

Carte sur laquelle les rivières d’Argentine, du Paraguay et du Parana sont décrites pour la première fois avec précision, lors de l’implantation de la nouvelle colonie et ce jusqu’à l’embouchure de la rivière Jauru par Miguel Antonio Ciera (1758).
Source : Bibliothèque mondiale numérique

Carte de la république du Paraguay par Emmanuel Bourgade de La Dardye (1889).
Source : Bibliothèque nationale de France, Gallica
(Voir également bibliographie.)

Mapa de la Republica del Paraguay par Mariano Felipe Paz Soldan, extraite de Atlas geografico Argentino, Felix Lajouane, Editor, Buenos-Aires (1888).
Source : David Rumsey Map Collection

L’Assomption fut un peu le port d’attache de Förster qui y passait une part importante de son temps à lever des emprunts pour faire tourner sa colonie. Pour le voyageur de l’époque, l’Assomption, c’est d’abord un port, dominé par le Palacio de Lopez, connu aujourd’hui comme le Palacio de Gobierno.

Au sortir de la guerre, le palais, occupé par les forces brésiliennes, avait passablement souffert :

Nueva Germania

La colonie Nueva Germania (souvent référencée Neu-Germania ou Neu-Germanien dans les écrits en allemand) s’est installée sur les terrains du Campo Cassaccia, dans le département de San Pedro, à environ 150 km de l’Assomption. Depuis la capitale, on y parvient par voie fluviale en remontant successivement le Paraguay, puis, sur sa rive gauche, le Jejui puis, sur la rive droite de ce dernier, l’Aguaray-Guazu, jusqu’à son confluent avec l’Aguaray-Mi.

Coordonnées : 23° 54′ 41″ S, 56° 41′ 57″ W.

Plan du Campo Cassaccia, extrait du recueil Dr. Bernhard Förster’s Kolonie Neu-Germania in Paraguay (insert entre les pages 164 et 165).
Source : British Library (UIN: BLL01014871712)

À noter que la carte de Bourgade (cf. ci-dessus) place Nueva Germania sur la rive droite de l’Aguaray-Mi, alors que la colonie se trouve sur sa rive gauche :

Il existe très peu de photographies du Nueva Germania de Bernhard Förster. L’une des plus saisissantes fait partie du lot de photographies rapportées du Paraguay par Julius Klingbeil (éphémère colon au début 1888). Elle est légendée Urwald bei Neu-Germanien (forêt vierge près de Nueva Germania). Le Musée éthnologique de Berlin la répertorie bien parmi les photos rapportées par Klingbeil mais, pour des raisons inconnues, ne l’attribue pas explicitement à Klingbeil.

Sur la Nueva Germania contemporaine, Constanze Flamme propose une série de photos particulièrement attachantes, à mille leguas des poncifs ressassés sur les derniers Aryens d’Amérique latine.

Les éditeurs ont bien aimé sa version neo-germanique des Nighthawks :

Sur la toponymie, l’oronymie, l’hydronymie et les noms propres rencontrés

L’édition du livre Nueva Germania a soulevé un nombre incalculable de questions relatives à la graphie et à la transcription des noms propres. Certaines ont été tranchées dans le sang et les larmes.

Ce livre est écrit en français du début du XXIe siècle, mais s’intéresse à des Allemands de la fin du XIXe, confrontés à des cultures accessibles pour l’essentiel via des documents en espagnol ou en portugais, certains pouvant dater de plus d’un siècle et ne concordant pas toujours entre eux, particulièrement lorsqu’ils font état de noms dans les langues parlées localement (le guarani et ses différentes réalisations).

À titre anecdotique, la capitale du Paraguay, Asunción (ou, sous sa forme développée, Muy Noble y Leal Ciudad de Nuestra Señora Santa María de la Asunción) se dit très communément en français Assomption, ou L’Assomption. C’est la forme à préférer pour une recherche sur Gallica, par exemple.

Les variantes sont ainsi monnaie courante. Le livre a tenté d’assurer une cohérence minimale en conservant la même transcription pour un même nom.

Les noms de lieux, de rivières ou de reliefs sont particulièrement sujets à de telles variations, y compris en espagnol. Ainsi du río Jejuí (qui reçoit l’Aguaray-Guazú en aval de Nueva Germania), qu’on rencontrera aussi sous la forme Jejuy, voire Xejuí (chez Ciera) ou Yeyuy (chez Dobrizhoffer).

Ainsi également du lac Ypacaraí (qui borde la colonie allemande de San Bernardino) qu’on trouve souvent orthographié Ypacaray ou Ipacaray. Wikipedia donne une amusante version de l’origine du toponyme :

… cuando llegaron los españoles preguntaron a los indígenas como se llamaba el lago y respondiendo dijeron “¿Ypa Karaí?” que traducido es "¿Se refiere al agua, Señor?"

Ainsi également du río Capivary le long duquel les Lipsiens de von Gülich, dit Schultze, ont installé leur colonie (voir p. 113). Cette transcription de Schultze ne se retrouve pas dans les noms des cours d’eau répertoriés du Paraguay. En revanche, on trouve aujourd’hui un certain nombre de ríos Capiibarí (ou Capiibarý, avec ou sans l’accent, avec ou sans le suffixe -Mi ou -Guazu), et notamment dans les environs sud-est de Villa Rica. Voir par exemple les résultats d’une recherche sur le site de la NGA :

Note — Un décret du gouvernement paraguayen en date du 1er mai 1887 porte sur la création d’une école à Capiybary.

Ainsi également, enfin, du nom du terrain choisi pour la colonie Nueva Germania. Pendant longtemps, l’auteur s’en est tenu à la forme Campo Cassacia, avant de finalement retenir la forme Campo Cassaccia qui est celle employée par Elisabeth Förster-Nietzsche, notamment dans la compilation de 1891.

Ben Macintyre (ou son éditeur) n’a pas d’idée définitive sur la forme du nom et peut changer d’avis à quelques lignes de distance :

On trouve également d’autres variantes graphiques, comme Campo Casaccia, par exemple dans Rituales de lágrimas, ce roman argentin qui explore lui aussi la vie de la colonie, mais avec une perspective uchronique particulièrement décalée (si l’on a bien compris de quoi il retournait) :

Voire un inattendu Campo Cassaccio qu’on rencontre deux fois chez Daniela Kraus (p. 158 sq.) :

À titre anecdotique, Casaccia est un village de l’Engadine qu'on pouvait trouver autrefois orthographié sous la forme Cassaccia (voir p. ex. le Guide des voyageurs en Europe de Reichard). Comme quoi les variantes ne datent ni d’aujourd'hui ni d’ici. (Casaccia est à deux pas de Sils-Maria pour qui s’inquiéterait de la référence.)

Le livre évoque, page 70, le « lieu-dit la Villa del Divino Salvador », mais on trouve, à propos de ce même lieu, à la page suivante, une citation des frères Robertson qui évoque un autre nom : « Beaucoup préfèreraient la prison au bannissement à Tevego. »

Ce sont deux noms qui désignent à peu près la même localité, si tant est qu’on puisse parler de localité. Wikipedia (article Tevego) en dresse l’historique et fournit pour coordonnées : 22° 49′ 0″ S, 57° 47′ 0″ W.

Au lieu en question fut tout d’abord édifiée, du temps de la colonisation espagnole, une réduction jésuite, probablement abandonnée au XVIIIe s., voire avant. Peu après l’indépendance, en 1813, le gouvernement paraguayen décida de fonder un lieu de peuplement à cet endroit pour contribuer à la pacification de la région en y déplaçant autoritairement toutes les familles de Tavapy (ou Tapaby, probablement le district décrit ici). Le projet échoue largement. Francia, ancien théologien autoproclamé « dictateur suprême » du pays, décide alors de transformer le lieu en une colonie pénitentiaire, dont la réputation devint terrifiante. L’expérimentation ne semble toutefois pas une pleine réussite, du fait notamment des efforts répétés à fournir pour repousser les attaques des populations indigènes. Dix ans ans plus tard (le 12 octobre 1823), Francia y mit un terme, en transférant toute la population (carcérale pour l’essentiel, donc) à Conceptión. Les restes de la colonie de Tevego furent détruits et incendiés.

La Villa del Divino Salvador est née d’une décision de repeupler l’endroit, mais un peu plus au sud, prise en 1842, sous l’autorité du nouvel homme fort du pays, Carlos Antonio López (neveu du précédent). Il s’agit encore une fois d’un lieu de relégation, réservé en priorité aux adversaires de López. Nouvel échec (toujours les attaques répétées des populations indigènes, semble-t-il) et nouvel abandon des lieux.

Ce sont donc ces mêmes lieux que visite Förster quarante après et qu’il envisage sans succès d’acquérir pour y établir sa propre colonie.

Mais Tevego tient aussi et surtout sa réputation de son évocation dans le roman Moi le suprême d’Augusto Roa Bastos (où le nom est orthographié Tevegó).

Parlant de variantes, l’article Wikipedia cité sur Tevego fournit quelques exemples de variantes pour ce lieu : « Además de la escritura Tevego, en diversos textos aparece también como Tebego, Etevego y Estevegó. »

Les Allemands ne sont pas en reste. Il est difficile de certifier le nom du vapeur que la colonie Nueva Germania récupéra à l’issue de sa guerre picrocholine avec les Lipsiens : s’agit-il du Herman ou du Hermann ? On trouve les deux orthographes dans la même compilation de textes de 1891 en mémoire de Förster (voir bibliographie), respectivement aux pages 6 et 52 :

On se méfiera également de la famille Maltza(h)n. Le cas est rapidement signalé en note dans le livre (p. 112) mais l’erreur de Nietzsche (qui écrit Malzahn) peut se comprendre si l’on se souvient que la famille en question — on ne peut pas faire plus posh en Teutonie du Nord — s’est offert au début du XVIe s. deux lignées avec deux orthographes différentes (Maltzahn et Maltzan, en tout cas pas Malzahn). L’histoire est racontée dans Wikipédia.

Et que dire de l’appellation que Richard Wagner réserva à son festival à Bayreuth ? Deux écoles s’affrontent, l’une en tenant pour l’orthographe contemporaine (Bühnenweihfestspiel), l’autre, noble et intègre, respectant l’orthographe de l’époque (Bühnenweihefestspiel), l’orthographe de Wagner, l’orthographe de Förster et très-sûrement l’orthographe de Louis II… C’est selon que l’on retient le substantif masculin der Weih ou le substantif féminin die Weihe dans la composition du terme wagnérien.

Nota bene — En fait d’orthographe de Wagner, les éditions du libretto du Maestro semblent plutôt donner du Bühnenweihfestspiel et ce, dès les premières éditions. Voir par exemple les illustrations de l’article Wikipedia. De fait, défendre –Weihe– devient sensiblement plus difficile. Nueva Germania a tranché pour –Weih–. Tant pis pour Förster.

En l’absence d’un Baedeker de 1886 dédié à l’Amérique du Sud, et notamment au Paraguay, qui ferait autorité, il a été également difficile de statuer sur le nom de l’hôtel choisi par les Förster à l’Assomption, lors de leur arrivée à la tête des quatorze familles de colons : Cancha Sociedad ? Grand Hôtel du Paraguay ? Villa Egusquiza ?

La Villa Egusquiza tient son nom de la famille qui la fit bâtir sur un terrain acquis au dernier gouverneur espagnol de l’intendance du Paraguay (dans le cadre de la vice-royauté du Río de la Plata). Cette villa faisait partie d’un vaste domaine, dénommé Cancha Sociedad (« Court Society »), dont une partie, avec la villa, fut acquise en 1873 par le Dr. Silvio Andreuzzi qui fit aménager le tout en parc récréatif pour la bonne société. La villa devint l’hôtel du lieu. L’hypothèse faite dans le livre est que le nom dudit hôtel n’a pas véritablement été fixé à ses débuts et qu’on parlait indifféremment de l’hôtel de la Villa Egusquiza ou de l’hôtel de la Cancha Sociedad. Ça n’est que bien plus tard qu’il prendra le nom de Gran Hotel del Paraguay (cf. ce résumé sur le site d’AsuncionDeAntano).

Fun fact: Rogelio de Egusquiza (1845-1915) était un peintre espagnol et ami proche de Wagner. Il assista, comme Förster ou Chamberlain, à la première de Parsifal (on peut les imaginer partager un verre au foyer). Son portrait de Parsifal (1906 ? 1910 ?) n’est pas sans évoquer feu Michel Berger sur scène. Mais ses liens avec les Egusquiza du Paraguay sont sans doute ténus.

Comment se rendait-on d’Asuncion à San Bernardino ?

Cette importante question occupe pas moins de cinq pages dans les minutes du comité de relecture du livre avant sa mise sous presse. La question portait tant sur la distance de ce trajet que sur les modes de transport.

Du temps de Förster, le mode de transport principal était le chemin de fer.

On partait de la magnifique gare centrale de l’Assomption

— aujourd’hui désaffectée, puisque le Paraguay est désormais dépourvu de tout chemin de fer — pour se rendre, une bonne trentaine de kilomètres plus loin (un indicateur des chemins de fer d’alors donne 36 kilomètres), à la gare de Patiño.

De la gare, on empruntait un tramway hippomobile (“un tranvía estirado por caballos”)

pour rallier, quelques 800 mètres plus bas, l’embarcadère du vaporetto.

De l’embarcadère (dit embarcadère Kendall), un vapeur (une “lancha” ? un “vaporcito” ?)

vous faisait traverser le lac Ypacaraí pour accoster à San Bernardino. Distance : environ 5 km.

Förster indique que sa destination est « à trente miles à peine de la capitale ». Il s’agit évidemment de miles anglais — le mile allemand (du moins le Preußische Meile) valant 10 000 pas, soit environ 7,5 kilomètres, ce qui ne colle pas avec la réalité du terrain. L’estimation de Förster correspond peu ou prou aux recalculs effectués ici : 36 + 1 + 5 = 42 km.

Le plus important dans cette analyse était de démontrer que la distance totale était bien de quarante-deux kilomètres, car tout le monde se souvient que 42 est la réponse ultime à tout.