F.A.Q.

Pourquoi un livre sur Nueva Germania ?

Pourquoi un livre sur Nueva Germania ?

Parce que cette histoire se situe à la source de ce que Nietzsche appelle les « poisons de l’Europe » — nationalisme et antisémitisme — et parce que cette source est loin d’être tarie. Parce que l’histoire éclaire le présent et que notre présent est plutôt trouble. La proximité idéologique des divers néoconservateurs contemporains, par exemple, et des wagnériens fanatiques de Nueva Germania s’avère parfois frappante, jusque dans leurs modes opératoires : Nueva Germania a aussi usé abondamment de la calomnie envers ses adversaires et diffusé quantité de propos mensongers (fake news, dirait-on aujourd'hui) pour alimenter sa propagande.

Les questions soulevées par Nueva Germania — fanatisme, sectarisme, idéalisation, mépris des personnes — sont bien les nôtres, sous des formes plus ou moins nouvelles et plus ou moins masquées. Ce livre cherche à le rappeler.

Mais par ailleurs, l’histoire de Bernhard Förster a tout du roman, fin tragique comprise : une illumination qui enflamme un être profondément insatisfait de lui, qui s’empare de sa personne et le fait agir dans un complet renoncement au principe de réalité. Invention d’un mythe wagnérien ; interrogation de la mappemonde pour dénicher la terre promise où l’expérimenter ; harangue des foules en Allemagne pour recruter les germes de la race pure nouvelle ; traversées de l’Atlantique et remontée des fleuves de l’Amérique du Sud sur des bateaux à vapeur ; exploration du Paraguay puis fondation d’une colonie dans le lieu le plus improbable qui soit… Il y a aussi du Aguirre ou du Fitzcarraldo dans l’histoire de Nueva Germania…

S’agit-il avec ce livre d’un récit ou d’un roman ?

S’agit-il avec ce livre d’un récit ou d’un roman ?

Un récit. Un récit. Ceci est une histoire vraie, qui s’appuie sur une documentation étoffée. La documentation ne rendant pas compte de tout, l’auteur prend le relais pour restituer ce qui lui semble le plus plausible, dans les actes et dans les pensées des protagonistes de cette histoire.

On a l’impression que l’auteur éprouve de l’empathie pour Bernhard Förster. Qu’en est-il ?

On a l’impression que l’auteur éprouve de l’empathie pour Bernhard Förster. Qu’en est-il ?

On ne peut pas raisonnablement écrire sur quelqu’un sans prendre le temps et faire l’effort de le comprendre, c’est-à-dire analyser son cheminement, écouter les sollicitations qui ont pu être les siennes et restituer les alternatives auxquelles il a pu et dû faire face. Il s’agirait sinon d’un procès joué d’avance, qui ne changerait rien à rien. En ce sens, oui, ce livre manifeste de l’empathie pour Förster : il interroge ce qui a pu pousser ce banal professeur de lycée dans sa voie fantasmatique et suicidaire. Mais empathie ne veut pas dire sympathie. Vouloir comprendre et expliquer, ça n’est pas approuver, encore moins excuser.

L’auteur s’en explique plus amplement dans l’entretien reproduit sur le blog des éditeurs : Nueva Germania - Une conversation avec Théo Lessour.

L’échec de Förster s’explique-t-il par des considérations seulement pécunières ?

L’échec de Förster s’explique-t-il par des considérations seulement pécunières ?

Le livre fournit deux indications qui laissent à penser que ce ne fut sans doute pas le cas.

Tout d’abord, le montant des dettes accumulées par Förster n’est pas si écrasant que cela : un peu moins de 31 000 pesos (cf. Épilogue 1). Certes, le montant est important pour l’individu, mais peut-être pas tant que cela pour la colonie elle-même, si elle pouvait démontrer une profitabilité au moins potentielle. Du reste, le fait qu’elle ait été rachetée est un signe que cette viabilité avait été perçue par certains investisseurs. On peut sans doute incriminer ici l’inaptitude de Förster à négocier des échelonnements de sa dette.

Parallèlement, il est rappelé (p. 155) que « le drame serait d’ailleurs survenu dans un moment plutôt propice quant à l’avenir du projet colonial ». Cette propicité (lat. propitietas, -atis) fait peut-être référence entre autres au déblocage de fonds ordonné par le gouvernement paraguayen en faveur de l’immigration européenne. En mai 1889, une réserve de 200 000 pesos fut en effet allouée au soutien de projets de colonisation suite à une loi votée un an plus tôt. Nueva Germania aurait vraisemblablement pu candidater pour en bénéficier. Après tout, peut-être l’a-t-elle fait ? ou peut-être les investisseurs qui ont pris la succession de Förster l’ont-ils fait ?

Elisabeth Förster-Nietzsche n’est pas toujours présentée sous son meilleur jour. N’est-ce pas un peu outrancier ?

Elisabeth Förster-Nietzsche n’est pas toujours présentée sous son meilleur jour. N’est-ce pas un peu outrancier ?

Il est vrai que, dans cette histoire, Elisabeth éclipse peu à peu Bernhard (avant que celui-ci ne s’éclipse de lui-même) et que, du coup, le livre s’attarde sur ses façons de faire à elle.

On a d’un côté une femme déterminée et d’un caractère suffisamment trempé pour décider de mener une vie différente de celle de brave épouse en la bonne ville de Naumburg. Elle a dû batailler ferme pour s’imposer par elle-même, et ça n’était sûrement pas une promenade de santé en ces années 1880, ni en Allemagne, ni au Paraguay. On ne peut pas lui enlever ce côté des choses.

Mais on a aussi, d’un autre côté, une opportuniste doublée d’une envieuse, au comportement éminemment psychotique (de reconstruction délirante du monde pour l’adapter à ses vues). Ses attitudes de parvenue sont grotesques et méchantes ; sa récupération de l’œuvre de son frère fut détestable. Est-ce que ça en fait pour autant une proto-nazi (car c’est la question récurrente) ? Non.

Vous écrivez Égéria et parlez d’une nymphe (page 120, note 3) ; n’était-ce point la déesse Égérie ?

Vous écrivez Égéria et parlez d’une nymphe (page 120, note 3) ; n’était-ce point la déesse Égérie ?

C’est bien une nymphe, une divinité « subalterne » comme aime à l’écrire Wikipedia (la division du travail dans le monde divin semble être la clé du grand Tout).

Égéria, c’était pour éviter l’ambiguïté avec le jargon contemporain qui réduit Égérie à un synonyme de femme-sandwich.

Quoiqu’il en soit, il devait être difficile de ne pas écouter ce qu’elle avait à vous dire.

Qui est ce Gurnemanz cité en tête du chapitre 7 ?

Qui est ce Gurnemanz cité en tête du chapitre 7 ?

C’est, si l’on veut, le maître Yoda du Parsifal de Wagner. Du reste, il s’exprime un peu de la même façon. Mais c’est un rôle de basse. Dans le cycle arthurien que l’on connaît de ce côté-ci du Rhin, il s’appelle Gornemant. C’est l’instructeur de Perceval.

Illustration : Gurnemanz instruisant Parzifal. Extrait du Parzival de Wolfram von Eschenbach.
(Source : Cod. 2914, fol. 106r, um 1440-1445, Österreichische Nationalbibliothek Wien, accessible sur la page Universität Konstanz - Konstanz, Haus zur Kunkel.)

Peut-on visiter le Paraguay ? Peut-on se rendre à Nueva Germania ?

Peut-on visiter le Paraguay ? Peut-on se rendre à Nueva Germania ?

Aucun visa n’est exigé pour les résidents de l’UE. Le Paraguay est heureux d’accueillir des visiteurs étrangers, il l’a suffisamment montré lors de la réception de Charles de Gaulle en octobre 1964 (pour la bonne bouche, le Général prit une chambre à l’Hôtel du Lac de San Bernardino ; à tout le moins visita-t-il l’hôtel).

Les habitants de Nueva Germania seront peut-être agacés de l’intérêt un peu malsain qu’on peut leur porter.

Mais, j’y pense : Théo Lessour ne serait-il pas un proche parent de Jean-Baptiste Botul ?

Mais, j’y pense : Théo Lessour ne serait-il pas un proche parent de Jean-Baptiste Botul ?

Les coïncidences sont troublantes. L’auteur attend l’onction d’un esprit supérieur de la médiacratie française pour tout révéler.

(Le blog des éditeurs propose également le compte rendu d’un entretien mené avec Théo Lessour : Nueva Germania - Une conversation avec Théo Lessour, Contrepenser - Le sens figuré, post du 22 janvier 2018.)

Passages discutés

Dans le portrait de Förster donné aux pages 12 et 13, Lessour évoque l’absence chez lui de « la sérénité qu’on pourrait attendre d’un homme fait ». C’est très vraisemblablement par référence à la lettre aux Ephésiens (4 : 13) : « jusqu’à ce que nous soyons tous parvenus à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’homme fait, à la mesure de la stature parfaite de Christ » qui traduit le grec « εἰς ἄνδρα τέλειον » (« eis andra teleion », lat. « in virum perfectum »), qu’on pourrait rendre par « vers la fin(alité) de l’homme ».

Saint Paul et Parsifal : un double patronage ne sera pas de trop aux tropiques.

Lessour voit dans le meurtre par Parsifal du cygne blanc une façon de renier « sa beauté... d’apostat » (p. 26). Alertée, la Congrégation pour la doctrine de la foi a questionné le terme et Lessour lui a répondu que, en étant un idiot sensuel/érotique, Parsifal reniait le Christ (sans même savoir qu’il Le reniait, mais là n’est pas la question : la vie de Parsifal est justement ce renoncement). Le promoteur de justice de la Congrégation s’enquiert de la possibilité d’être apostat sans le savoir. Lessour réplique que celui qui est sensuel sait bien qu’il renie Dieu. Un abîme de perplexité s’ouvre sous nos pas.

Le Herr von Eye cité p. 35 se prénommait August Johann Ludolf et a beaucoup écrit, en particulier sur l’art et notamment sur Albrecht Dürer (voir son Leben und Wirken Albrecht Dürer’s, 2e éd., 1869, disponible sur Google Books), ce qui créait nécessairement un lien. Pendant une dizaine d’années, il s’est établi au Brésil pour y défendre la cause coloniale allemande.

Combien y avait-il d’habitants au Paraguay du temps des Förster ? On ne s’étonnera pas que les chiffres soient rares et sujets à discussion. Selon le Portal Guarani (qui cite l’ouvrage d’Osvaldo Kallsen, Historia del Paraguay contemporáneo : 1869 - 1983, Imprenta Modelo S.A., Asunción – Paraguay, 1983), un recensement eut lieu en 1886-1887, qui décompta 329 645 habitants pour l’ensemble du pays, et 24 838 à l’Assomption, soit à peu près un tiers de la population estimée avant-guerre. Ce sont des ordres de grandeur que reprend Luc Capdevila dans son essai Une guerre totale (p. 108 sqq., voir bibliographie) en précisant que, en sus des morts directement imputables aux combats et à la vie militaire, il faut ajouter les prisonniers, les déserteurs, les personnes enlevées par l’ennemi (Capdevila cite le cas d’enfants paraguayens enlevés pour être conduits en Uruguay) et tous les déplacés, notamment réfugiés dans les pays voisins.

Toujours selon le Portal Guarani, le recensement de 1889 fit état d’une population totale de 635 571 habitants pour le pays et de 51 719 pour l’Assomption, soit un doublement de la population en deux ans ! L’explication tiendrait d’une part à l’afflux d’immigrants (dont Förster et ses colons) mais d’autre part et surtout au retour d’un très grand nombre de Paraguayens exilés à l’étranger.

L’auteur et l’éditeur se sont beaucoup inquiétés du sort de Bernhard Förster en février 1885, au cours des quelques semaines séparant son départ du Paraguay à l’issue de son voyage exploratoire (le 19 janvier) de son arrivée effective à Hambourg (le 19 mars). De nombreuses hypothèses ont été évoquées puis, peu à peu rejetées, devant les faits révélés par un patient travail de recherche documentaire.

Il faut savoir tout d’abord que les trajets en bateau étaient longs, voire très longs. Selon un site de généalogie traçant les listes de passagers émigrant d’Allemagne vers les Amériques, le trajet Hambourg-Montevideo durait, en 1885, 31 jours (voir ici ; cette durée est confirmée Förster qui mit, dit-il, un mois lors de son premier aller, du 2 février au 2 mars 1883, pour rallier Montevideo). Si l’on admet que la durée du trajet retour était du même ordre, un rétro-planning rend vraisemblable un départ de Förster de Buenos Aires en vapeur autour du 19 février.

La question est donc celle de ses faits et gestes entre son départ de l’Assomption (le 19 janvier) et son départ de Buenos Aires (aux alentours du 19 février). Si le trajet sur le Paraná était lui aussi assez long, il ne durait pas un mois : Klingbeil par exemple met 5 jours à remonter le Paraná vers l’Assomption. Förster ici descend la rivière. On peut supposer qu’il débarque à Buenos Aires vers le 25 janvier.

Dès lors, qu’a-t-il bien pu faire entre cette date et son embarquement pour l’Europe trois semaines plus tard ? Les bateaux étaient-ils à ce points surbookés qu’il ait dû attendre plus longtemps que prévu à Buenos Aires, une ville qu’il détestait par ailleurs ? Vivait-il à crédit ? S’était-il invité chez des compatriotes ? Succomba-t-il finalement au charme vénéneux de la capitale argentine ? Les hypothèses les plus folles ne peuvent être totalement écartées.

Passages recalés

L’Hotel del Lago où meurt BF est présenté ainsi (pp. 154-155) : « un castel tropical avec ses petites tours et ses grandes fenêtres ». Une note de bas de page précisait :

Il n’est pas exclu que les petites tours façon Neuschwanstein des tropiques aient été rajoutées au bâtiment postérieurement au passage de Förster. Les photos d’époque sont peu nombreuses et peu concluantes sur ce plan.

À la vue classique de l’entrée principale :

on peut opposer des vues du jardin (ici, datée de 1905, selon la source) où les tourelles n’apparaissent pas :

mais évidemment, l’angle de prise de vue pourrait tout expliquer.

Une citation de Förster (p. 65) évoque les indiens Gaynguas et une note précise que ce nom ne semble pas se rencontrer dans la documentation. La note de bas de page, dans une version (heureusement) non retenue, s’emballait quelque peu :

Si les Lenguas sont bien identifiés (ils peuplent la rive droite du Paraguay, en aval du Yavavery), on ne connaît pas de Gaynguas, du moins sous ce nom. Diverses formes approchantes en “Guay-” ou “Qua-” sont attestées : Guaycurús (voisins des Leguas, sur la même rive, plus en aval, dont font partie les Payaguás qui ont donné leur nom à la rivière), Quanas (sur la même rive, sensiblement plus en amont), Guayuquines (sur la rive droite du Yavavery)… En supposant que Gayngua soit un mauvais déchiffrage d’une transcription phonétique “G(u)ayuqua” faite par Förster, on pourrait reconnaître le nom de la tribu des Guayuquines ou celui des tribus Guaycurús (« appellation péjorative de guaykurú […] qui signifie approximativement sauvage, barbare » [Wikipédia], autrement dit qui ne travaille pas). Mais on pourrait aussi voir en Gayngua une transcription du nom générique Caaguá (nombreuses variantes), désignant les Indiens Guarani de l’est du Paraguay et du Mato Grosso do Sul, autrefois sédentarisés par les Jésuites puis exploités pour la culture du yerba maté.

Mais Förster apporte la précision suivante dans son livre Deutschen Colonien… (p. 70) :

Je n’ai pu prendre connaissance par moi-même que furtivement des indiens Gaynguá qui habitent entre les rios Paraguay et Paraná au nord-est de la république.

… ce qui disqualifie de fait toutes les tribus de la rive droite du Paraguay. Gayngua paraît être effectivement une variante de transcription du nom Caingua, c’est-à-dire les Caaguá du nord-est du Paraguay évoqués en fin de note ci-dessus.

On pourra se référer à de multiples sources accessibles en ligne pour tenter une nomenclature des tribus indigènes de la région considérée (elles sont pléthoriques). À commencer par l’article Wikipedia sur les Indígenas de Paraguay et les références qui y sont indiquées.

Sur les Kaiowá (Caingua, Caaguá, Gayngua…), on peut consulter l’article Wikipedia, la fiche Every Culture et la fiche Pueblos originarios.

À noter que ce peuple est connu au Paraguay sous le nom Pãi Tavyterã.

Illustration ci-contre : Chaman Pãi Tavyterã.
(Source : Pueblos originarios).